Parfois, la Douleur vient de si loin. De l’insondable de la mémoire, de la chair, de l’enfance. Parfois, la Douleur réapparaît dans son éclatante et sinistre splendeur, écrasante sous ses ors, ses brocards, ses tentures empesées, ouverte sur des gradins aux mille yeux , aux mille bouches qui pleurent et qui rient ;dans sa franche théâtralité sont mis en scène les acteurs, les gladiateurs, et les poètes. Je connais les scripts, je sais chaque tirade, à quel moment l’épée doit être sortie du fourreau. Depuis longtemps, ces figures chuchotent et remuent derrière les coulisses de l’Ordinaire. Ces défunts, clos dans l’obscurité de la pensée, ces corps qui bougent, ces fous se déchirent l’asile de mon passé. Les temps les a relégués là, le temps les a parqués ici pour que j’aille les rejoindre , pour que, parfois, lorsque le présent gronde, j’ose me souvenir d’eux. Je ferme les yeux. L’un après l’autre, je les convoque. D’autres, d’autres encore s’invitent. J’accueille les morts et les vivants, et les indénombrables fictifs que génère le manque. Au ballet de mon drame,le soir, ils se rallument au feu de la rampe, se raniment, laissant flotter leurs bras, se redresser leur nuque, se gonfler leur chevelure. Les voilà tout à fait. Vont-ils danser. Vont-ils s’unir en un seul choriste. Et vais-je, cette fois, cette fois que je désire si fort dans le noir, réécrire leur histoire. Vais-je recomposer la partition des moment maudits, des heures honnies. Vais-je casser leurs chaînes. Lesquels affadir dans la fatalité du tragique, lesquels condamner à l’exil, lesquels, enfin, fondre dans la châsse de mes éternités. Ces soirs là, je les écoute, je les regarde évoluer, enflés d’eux-mêmes. Ces soirs là, j’essaie aussi de les tuer. Hommes, femmes ou absents de ma vie, restitués dans la douleur d’une brillance que le réel soustrait d’office. Ces soirs là, parfois, je souhaiterais me noyer dans l’argile qui coule lourd. Mais pas trop longtemps. Non, non. Le temps, juste la temps de caresser ma douleur, lui dire combien je la trouve belle, combien son prestige intérieur me rend forte de moi-même. La reconnaître, la saluer comme une panthère qui se glisse entre chacun de mes pas, se love derrière chacun de mes gestes, chaque mot qui sort de ma bouche. Puissante, vorace, patientant la moindre écorchure dans mes journées pour y fourrer sa gueule, je la sais, ô ma Douleur. Ces soirs là , elle et moi au face à face infernal de nos antagonismes complémentaires. Que l’on me taxe de complaisance ; ces soirs là, je sais que je vis seule ce corps à corps incoercible, cette étreinte maudite. Demain, je n’aurai pas oublié. Le sommeil m’aura permis de taire, pour un moment, les feulements rauques, les cris mêlés que crachait le gosier de la bête. Demain, je souffrirai du semblant, du paraître, de la banalité. Demain, acculée à la réalité du monde que le soleil révèle,j’aurai partiellement échappé aux poisons de la Féline. Demain, ne restera que la brûlure du coup de griffe, et mes pupilles seront crispées sur la réalité des formes qui sont, et mes mains occupées à ces gestes qui réparent, ces gestes qui cicatrisent l’acide de l’âme. Demain, mon espoir restera le même, mais il saura s’accommoder des apparences. Le jour le fera mentir. Encore. L’ Espoir irrévocablement détruit, ce mort que la réalité convoque, à son tour, pour ne pas que meure ma mémoire, pour ne pas que se replient les rideaux de mon délire, pour ne pas que j’oublie de vivre. Le 4 Janvier 2005. Texte d'un regretté prodige : AUDREY D.
samedi 10 mai 2008
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